« Le Nègre chante, le Nègre danse, le Nègre saute ou le Nègre crève

Aujourd’hui, il est temps de nommer les choses. De regarder en face un héritage qui, loin d’être mort, continue d’influencer nos vies. L’histoire raconte que les maîtres d’esclaves avaient un dicton cynique pour résumer l’existence de leurs captifs : « le Nègre chante, le Nègre danse, le Nègre saute ou le Nègre crève. » Quatre actions, quatre destins possibles, tous cantonnés à la sphère du divertissement ou de l’effort physique. Un dicton qui sonne comme un écho étrangement familier.

Dieu n’a pas créé les basketteurs, Dieu n’a pas créé les footballeurs ni des coureurs.

Regardons autour de nous. Les terrains de sport, les scènes, les studios de musique… C’est là que l’on célèbre la « grandeur des Noirs ». Leurs exploits sont relayés, leurs succès salués, et leur talent mis en lumière. Ces domaines, en apparence libérateurs, sont souvent les seules portes qui s’ouvrent sans entraves. On encourage les enfants à rêver d’un ballon de foot, d’un micro, d’un podium, comme si c’était l’unique voie vers la réussite. Nous ne manifestons notre grandeur que dans ces domaines, car ce sont ceux qui nous ont été ouverts avec le moins d’entraves et de répression.

Mais que se passe-t-il quand on tente de franchir d’autres portes ? Celles de l’ingénierie, de la médecine, de la politique, de l’économie, de la science ? Soudain, le chemin se fait plus étroit, plus difficile. Des barrières invisibles se dressent, faites de préjugés, de manque d’opportunités, d’un accès inégal à l’éducation et aux réseaux. Il y a, aux portes des métiers qui construisent une nation, des « gardiens » et des « monstres » qui découragent, qui dissuadent, qui freinent.

Cette orientation vers le divertissement et le sport n’est pas une coïncidence. Elle est la conséquence directe d’un système qui a, pendant des siècles, relégué les personnes noires à des rôles subalternes, les privant de toute ambition intellectuelle ou politique. Cette tribune est un appel à refuser cette assignation. À ne plus accepter d’être réduit à la force physique ou au spectacle.

Il est temps de s’émanciper de ces dictons anciens et de ces assignations modernes. Il est temps de revendiquer notre place dans tous les domaines, d’exiger un accès égalitaire à l’éducation, aux postes à responsabilités, aux opportunités qui permettent de construire, de diriger et d’innover. La grandeur d’un peuple ne se mesure pas à ses succès sportifs ou artistiques, mais à sa capacité à façonner son propre destin, à prendre part à toutes les sphères de la société. Le changement commence par refuser de chanter, de danser et de sauter pour les autres. Il commence par s’approprier les outils de la construction nationale, et par les utiliser pour bâtir un avenir où la seule limite sera notre ambition, et non la couleur de notre peau.

Mais alors que faire?

Face à ce système qui, en apparence, valorise les Noirs dans des domaines comme le sport et la culture, tout en les marginalisant dans les sphères du pouvoir, de la finance ou de la science, il nous faut nous organiser ensemble pour sortir sous cette domination. Il ne suffit pas de dénoncer, il faut construire des modèles alternatifs.

1. Investir dans le capital humain et institutionnel

Le modèle actuel est fondé sur l’individu exceptionnel qui « sort du lot » par son talent physique ou artistique. Le modèle alternatif doit se concentrer sur le collectif et l’infrastructure.

  • Créer des écoles et des institutions propres : Au lieu d’attendre l’ouverture des portes, il est possible de bâtir ses propres fondations. Des écoles spécialisées en science, en technologie ou en finance, fondées et dirigées par des Noirs, peuvent offrir un environnement d’apprentissage adapté et de haut niveau. On peut penser à l’importance historique des « Historically Black Colleges and Universities » (HBCU) aux États-Unis, qui ont formé une grande partie de l’élite noire américaine.
  • Encourager les réseaux d’entraide : Des réseaux professionnels, des associations et des incubateurs d’entreprises peuvent se créer pour partager les connaissances, les opportunités et le capital. L’objectif est de s’affranchir des réseaux traditionnels qui sont souvent hermétiques et coloniaux.

2. Redéfinir la notion de grandeur et de réussite

Le système actuel nous pousse à considérer la réussite comme un butin individuel : un contrat en or dans le sport, un disque de platine. Un nouveau modèle doit redéfinir cette ambition pour qu’elle profite à la communauté.

  • Valoriser les « héros invisibles » : Mettre en lumière les ingénieurs, les architectes, les médecins ou les entrepreneurs noirs qui excellent. Leur réussite est tout aussi, si ce n’est plus, un moteur d’espoir que celle d’une star de football. En donnant de la visibilité à ces modèles, on encourage la jeunesse à explorer des voies moins médiatisées mais tout aussi essentielles à la construction d’une nation.
  • Faire de la réussite individuelle un levier collectif : Les succès financiers ou professionnels doivent être réinvestis pour le bien de la communauté. Cela peut passer par le mentorat, le financement de bourses d’études, l’investissement dans des entreprises locales ou la création de fondations. C’est transformer le capital en un outil de développement communautaire plutôt qu’en un simple symbole de richesse personnelle.

3. S’approprier les domaines stratégiques

Pour sortir du système, il faut cesser de le subir et commencer à le façonner.

  • Créer de la richesse pour la communauté : Plutôt que de simplement consommer, il est crucial de devenir producteur. Cela inclut la création d’entreprises, l’investissement dans les marchés financiers, la possession de terres ou de biens immobiliers. L’objectif est de générer un capital qui ne dépend pas des structures existantes, mais qui peut au contraire les influencer ou les concurrencer.
  • Développer l’ingénierie sociale et politique : Au-delà de l’économie, il est vital de s’impliquer dans la politique, la législation et les institutions. Cela signifie se présenter aux élections, devenir juge, s’engager dans la fonction publique. C’est en occupant les espaces de décision que l’on peut véritablement modifier les règles du jeu.

Le modèle alternatif n’est pas une simple utopie. Il existe déjà, par fragments, dans les efforts de ceux qui construisent des écoles, des entreprises et des réseaux. Il repose sur l’idée que le pouvoir ne se mendie pas, il se prend. Et pour cela, la grandeur doit se manifester non pas seulement sur les scènes et les terrains, mais aussi dans les salles de classe, les laboratoires et les conseils d’administration.

Kamal VALCIN & Alizée BALTUS – Citoyens engagés.
Soyons UTILES pour notre pays