À l’attention de Karine Le Marchand

Lettre ouverte : Du « sourire » au stigmate, le regard qui emprisonne

Madame,

Vos récents propos comparant votre arrivée dans le métro à une forme d’exotisme ou soulignant la présence majoritaire de personnes noires comme un fait saillant de votre trajet ont suscité un malaise profond. Pour justifier cette approche, vous invoquez souvent vos propres origines, vous définissant comme « à moitié noire ».
Mais qu’est-ce que cela signifie réellement, « être à moitié noire », sinon valider une grille de lecture raciale héritée du passé ?
Si vous pensiez sans doute exprimer une observation banale, voire une forme de « sympathie » maladroite, vous avez en réalité touché du doigt une plaie béante de l’inconscient colonial français.

Permettez-moi, madame Mfayokurera, de vous apporter avec bienveillance quelques éléments objectifs afin de vous aider à comprendre pourquoi vos mots ne sont pas anodins, et pour cela, je nous propose de convoquer la pensée de Frantz Fanon, psychiatre et penseur de la décolonisation, notamment dans son œuvre majeure : Peau noire, masques blancs.

Puisque nous sommes en voyage, arrêtons-nous d’abord à la gare : L’expérience du « Regard Blanc »

Dans son analyse, Fanon décrit ce qu’il appelle l’expérience vécue du Noir. Il explique que l’homme noir n’est pas seulement un homme, il est « un homme noir » sous le regard de l’autre. En soulignant la couleur de peau des passagers du métro comme un spectacle ou une particularité notable, vous réactivez ce que Fanon nomme la fixation.
« Je suis fixé. […] Le monde blanc, le seul vrai, m’interdisait toute participation. » — Frantz Fanon
Lorsque vous verbalisez cette différence, vous ne décrivez pas la réalité, vous la racialisez. Vous renvoyez ces citoyens à leur épiderme, les extrayant de leur individualité pour les fondre dans une masse « autre ». Pour Fanon, c’est précisément ce regard qui crée l’aliénation : le Noir cesse d’être un sujet pour devenir un objet de curiosité ou d’étude.
Votre propre métissage ne change rien à cette mécanique : en observant le métro comme un « spectacle ethnique », vous adoptez la posture de l’observateur extérieur, confortablement installé dans la norme dominante.

À ce titre, je nous propose un arrêt à la gare : Le piège de l’arithmétique raciale : « Être à moitié »

Se dire « à moitié noire » pour justifier un propos racialisant est, selon la logique fanonienne, une forme d’aliénation profonde. Fanon luttait contre l’idée que l’être humain puisse être découpé en pourcentages ou en nuances.
« Le Noir n’est pas. Pas plus que le Blanc. » — Frantz Fanon
Se revendiquer « à moitié » quelque chose, c’est accepter que la « race » soit une donnée biologique réelle alors qu’elle n’est qu’une construction sociale. Utiliser ce statut pour porter un regard « exotisant » sur d’autres personnes noires, c’est exercer ce que Fanon appelle le complexe de supériorité de l’assimilé. C’est dire : « Je suis des vôtres, donc je peux vous pointer du doigt ». Or, pour les passagers du métro que vous fixez, votre regard reste celui du privilège médiatique, celui qui sépare et qui catégorise.

Puisque nous y sommes, Le métro, zone de non-être ?

Le métro parisien est un espace de brassage, de labeur et de quotidienneté. En faisant de la présence de personnes noires un « événement » digne d’être commenté, vous suggérez implicitement que leur présence est une anomalie ou, à l’inverse, un décor.
Fanon soulignait que le langage n’est jamais neutre : « Parler, c’est exister absolument pour l’autre ». En parlant ainsi, vous imposez une grille de lecture coloniale où le Blanc reste le centre, l’observateur, et le Noir la périphérie, l’observé. C’est ce que Fanon appelle la zone de non-être : un espace où l’identité de l’opprimé est définie uniquement par le prisme de l’oppresseur.

Descendons à la gare de : L’aliénation langagière – parler de l’autre, c’est l’assujettir.

Au-delà du simple regard, Frantz Fanon met en lumière, dans ses écrits que je vous invite à lire, le pouvoir du langage comme outil de hiérarchisation. Dans le premier chapitre de Peau noire, masques blancs, il écrit : « Parler, c’est être à même d’employer une certaine syntaxe, posséder la morphologie de telle ou telle langue, mais c’est surtout assumer une culture, supporter le poids d’une civilisation. »

En commentant la présence des personnes noires dans le métro avec une forme de paternalisme ou d’étonnement, vous utilisez le langage comme une frontière. Pour Fanon, s’adresser à l’autre (ou parler de l’autre) en le ramenant constamment à son apparence, c’est lui signifier qu’il ne maîtrise pas les codes de la « norme » ou qu’il reste un étranger dans sa propre langue et son propre pays.

C’est ce qu’il appelle le « parler petit-nègre » : non pas forcément dans l’accent, mais dans l’attitude de l’interlocuteur blanc qui simplifie, exotise ou infantilise le sujet noir. En soulignant cette différence de manière si décontractée, vous privez ces usagers du métro de leur droit à l’indifférence. Vous réaffirmez, par le verbe, une structure où la blancheur reste le référent universel à partir duquel tout le reste est jugé « particulier ». Pour Fanon, cette aliénation est dévastatrice car elle force l’individu minorisé à se voir constamment à travers vos mots, et non à travers sa propre réalité.

Marchons ensemble jusqu’à la place : Pourquoi cela blesse ?

La critique ici n’est pas une question de « sensibilité excessive ». C’est une question de structure :

  • L’essentialisation : Réduire des individus à leur couleur de peau, même « gentiment ».
  • La dépossession : Se réapproprier l’espace public comme un terrain d’observation sociologique superficielle.
  • Le complexe de supériorité inconscient : Maintenir une distance entre « nous » et « eux ».

Pour finir, prenons la : Sortir de la couleur

Madame Le Marchand, la France de 2026 n’a plus besoin de « constats » qui divisent, mais d’une conscience aiguë des mécanismes qui emprisonnent encore nos concitoyens dans des catégories raciales héritées du passé. Comme le disait Fanon : « Je ne suis pas esclave de l’Esclavage qui a déshumanisé mes pères. » Il est temps que le regard médiatique cesse, lui aussi, de vouloir enchaîner les corps à leur couleur de peau.

Amicalement VALCIN Kamal